Lettre de Pierre Franklin Tavares sur la France
Au fond, savez-vous, nous aurons toujours deux
France : celle rutilante du Jour et celle obscure de la Nuit. Mais la France reste un livre infini où chacun de nous peut écrire une page, avec l’encre de ses racines.
Et je revois, éclatantes, fixées dans les yeux saisis de mon enfance, les pages d’histoire apprises dans ce livre du
Cours Moyen 2, Histoire de France, auquel je me livrai : Vercingétorix, à la moustache invaincue mais vaincu par Jules César, et prostré,
bouclier à terre ; Clovis, l’assimilé, le barbare baptisé par Saint Rémi, une image de piété. Et le vase brisé de Soissons, puis le crâne fendu du soldat imprudent ! J’entends encore le
sourd vacarme des grandes invasions germaines, avec l’heureux effet du futur prononcer des mots : l’amuïssement. Et Charlemagne qui eût, chantait-on, une idée folle ! Et le fameux pro deo amur (pour l’amour de Dieu), le dire roman, qui ouvre les Serments de
Strasbourg, paroles de fidélité et acte natal de la langue française. Mais nul n’explique sa relation à une langue. Dussé-je le redire, depuis toujours, j’ai su apprécier la langue française et
aimé l’écrire. La beauté galbée de ses mots, les sonorités mélodieuses de ses treize sons vocaliques de base et la solidité de ses structures seront toujours pour moi un bonheur ! Qui
m’empêchera de creuser le sens oublié des mots ? Car, à bien l’entendre, cette langue incline à la joie intérieure et ouvre le champ d’une communauté de destin. Oui, le français de bon usage
est la gastronomie de l’esprit éduqué. Toute parole y est significative d’une intensité de sens.
J’ai tant aimé et chanté la rose du matin, la mignonne de Ronsard qui
m’apprît à composer les cantiques de tendresse. Et le large tableau de Roland, image forte d’émotion d’un héros allongé soufflant, et soufflant désespérément dans le cor, poussant l’appel à
l’aide qui ne vient pas. J’entendrai toujours, en paroles intérieures, les belles mélodies de mes troubadours préférés, Jaufré Rudel, chantre de l’amour de
loin, le père de la Sodade française, et Bernard de Ventadour, parolier du chemin lointain, pris et épris d’Aliénor, deux ancêtres de la Sodade
qui tresse poétiquement amour de loin sur chemin lointain. Et les mots terribles de Blanche de Castille à
son fils, le roi socialisant et très chrétien, (Louis IX) Saint-Louis, sur la gravité absolue du péché, qui tant m’impressionnèrent et dont je garde encore forte mémoire : je préfère te voir mourir plutôt que commettre un péché mortel.
Et les Souvenirs souriants qui me font encore rire, je me souviendrai, avec un joy (une joie) toujours recommencé, de toutes mes gaîtés d’écolier au spectacle madré de Guignol rouant de coups rudes le gendarme, lors des après-midi de
classe primaire. Et le cirque Bouglione : fauves domptés et clown ! Mais comment peut-il, un adolescent, oublier ses deux premiers 45 tours, sur la joie et la peine : Les Comédiens d’Aznavour, qui m’ouvrirent à l’animation de quartier, et Le pénitencier de Johnny, sans doute le
plus beau texte jamais écrit sur les risques d’incarcération de toute jeunesse incomprise ? Une fois l’an, Tino Rossi me renvoie aux Noël de mon enfance.
Que me souvient-il aussi de mes preux chevaliers Bayard, à Fornoue, puis sans
peur et sans reproche, seul, lance tendue sur le pont de Carigliano (annonçant Bonaparte sur le pont d’Arcole), et Du Guesclin, l’infatigable soldat de sa patrie, à l’ombre desquels j’ai
grandi et dont les peintures et le récit des hauts faits d’armes et de vaillance m’initièrent au courage individuel ; et je médite le lourd siège de Pavie, qui vira au désastre, par
l’entêtement d’un seul, fut-il roi. Mais encore notre Henri IV, le réunificateur de sa patrie, et la lame ensanglantée de Ravaillac ! Je garde près de moi les nocturnes d’épouvantes de la
Saint-Barthélemy, au nom d’une appartenance, qui me firent tolérant. Souvent, me reviennent la trahison de Compiègne et le bûcher de Rouen. Mais encore les alarmantes famines sous la Fronde
parlementaire et princière, préfigurant la Commune. Je relirai toujours, depuis les plus belles hauteurs grecques, les pages allumées des Lumières sur la raison naturelle, le bonheur, la liberté,
ces trois titres du Ciel (Mably). Sans l’oubli des sombres pages du Code Noir : un calvaire (Sala-Molins). Et l’éclat d’or de 89, ce magnifique lever de soleil (Hegel). Et les joies diurnes des canons de Valmy, avec la charge légère et combien enthousiaste de Kellermann portant la
République naissante au bout de l’épée. J’ai appris avec patience ce qu’en dit Jaurès. Et 1848 ! Et les théories ethnicistes de Joseph Arthur de Gobineau, avec leurs processions
inégalitaires. Ô Sedan et 14 ! Puis, la lourde débâcle de 39 avec les déshonorants contingents de Juifs livrés aux chars d’Anubis (J. D’Hondt). Et ce que Résister signifie, par devers tout.
Et la part qu’y a pris le « principe mélanien ».
Je suis né en France lointaine, au Sud, et pour me refaire des fatigues, j’ai souvent dormi avec mes songes dorés aux
pieds des tableaux d’automne aux linceuls de feuilles mortes. Et la Bretagne (Pointe du groin) reste mon autel de gratitude, l’autre nom du Repos
selon Hölderlin.
La France qui a choisi ma jeunesse, c’est celle que chante Jean Ferrat avec ses collines de l’Ardèche reposantes de
beauté et où les fins rayons d’or, semblables à des baies, tombent mûres, rebondissent et s’endorment sur les verts feuillages ; c’est celle égalitaire de Camille Desmoulins, juste de
Saint-Just, et non pas la France discriminante de Barnave ; cette France qui m’a choisi et que je chérie comme on aime d’éternité sa fiancée, c’est celle de Léger Félicité Sonthonax et de
Toussaint Louverture, non pas celle de Rochambeau ; la France qui lors de l’Expédition d’Égypte était celle de Kléber et non de Bonaparte, et qui en Bosnie était celle de Morillon et non
celle de Poncet en Côte d’Ivoire.
J’ai donné à la France trois gemmes bruts : un onyx, une émeraude et un saphir ; des diamants que, dans le
travail familial, Elvire et moi avons polis : promesses françaises !
La France que j’ai choisie sera toujours celle éternelle de l’abbé Grégoire qui, d’elle-même, ne cesse de tendre vers la
République universelle. C’est la France de Félix Eboué, gouverneur noir donnant à la Résistance son premier territoire libéré, le Tchad, et qui dort d’un sommeil mérité au Panthéon, quand le
gouverneur général Boisson refusait Dakar à Charles de Gaulle sur le point d’y débarquer ; comment oublier Jean Moulin, oui, l’écharpe fière, le front sûr et le chapeau symbole qui
protège la force du regard patriotique ; la France juste, belle et forte, c’est bien celle de Gaston Monnerville et du coruscant Aimé Césaire.
Et la France des hautes pensées et du cogito fondateur : Pascal, Descartes, Montesquieu, Montaigne, Cousin, Alain,
Bergson, Levinas, Senghor, Damas, Camus, et tant d’autres encore !
La France, bucolique à la manière de Virgile, qui a fixé la paix de ma maturité comme on rive au sol une vie pour
qu’elle croisse semblable à un olivier tout en olives, c’est celle amoureuse extravertie des droits de l’homme qui voit dans l’ensemble des
« concitoyens-étrangers », non pas une hostilité recherchée mais une fraternité annoncée, dont la Ban-Lieue est la terre et le ciel de toutes les promesses.
La France, notre valeur commune. Je résiderai toujours, avec un bonheur large comme le firmament, entre la France qui a
fixé les yeux saisis de mon enfance et celle qui m’a choisi. Cette France-là est celle qui le mieux sait entendre ce que Sodade (Souvenir) veut dire,
et elle doit être honorée de gratitude.
En vérité, voyez-vous, être Français, c’est pressentir la France et aimer séjourner parmi ses hautes Images. Car la
France, songe de toutes mes espérances, est un livre infini ! Et chacun de vous peut y écrire une page, avec l’encre de ses racines.
Pierre Franklin Tavares